Avant-propos
André Malraux : de l'état de guerre à l'état de grâce
André Malraux est né avec le xxe siècle dont il a été tour à tour ou simultanément l'arpenteur impatient, le prophète inspiré, le déchiffreur des sens et des songes, le pourfendeur des conformismes ou le « somnambule efficace ». Un siècle chaotique et brutal, hissant sans transition le drapeau rose des lendemains enchanteurs et le drapeau noir de Satan, capable d'imposer l'ordre totalitaire le plus impitoyable et de déchaîner les libertés les plus débridées, d'infliger les pires humiliations et de dresser les plus hautes images de la dignité, de pacifier la vie en société et de jeter désordre et désarroi dans les esprits.
Cette dialectique de l'ordre et du désordre, véritable moteur tout au long du siècle d'une histoire gorgée le plus souvent de larmes et de sang, elle est pleinement à l'œuvre, de l'adolescence à la vieillesse, dans le parcours d'André Malraux : dans ses premiers choix de vie, dans ses engagements politiques, militaires, culturels, dans ses actions volontiers risquées et hasardeuses, dans sa quête philosophique née de la proclamation de la mort de Dieu et d'une angoisse marquée du signe du nihilisme, dans sa conception de l'art fondant à ses yeux l'aptitude « divine » de l'homme à mettre le monde en question, enfin dans son écriture emportée, elliptique, combinant d'amples ralentis lyriques et de sèches accélérations, une écriture tout en rupture faite pour épouser quasiment sans recul l'exigence fiévreuse d'une pensée qui emprunte pour restituer la totalité contradictoire de la vie à deux langages : « celui de l'apparence... et de l'éphémère », celui de la vérité, « de l'éternel et du sacré ».
Qu'il ait récusé très tôt l'institution éducative pour prendre en main sa propre formation, qu'il soit devenu un dandy farfelu dans la faune de Montparnasse, un aventurier chapardant des statues khmères puis révolté contre l'administration coloniale, un combattant infatigable contre l'ordre fasciste, un compagnon de route du PC allergique à l'ordre stalinien, un engagé de la première heure en Espagne, admirateur des anarchistes catalans et méfiant à l'égard de la discipline, un Don Quichotte du désert d'Abyssinie, un « agnostique avide de transcendance » selon Jean Lacouture, hostile à l'Église mais fasciné par le Christ, « un tribun fou », « un écrivain de l'insurrection », « un penseur de la précarité » d'après Jean-François Lyotard, ou un philosophe de l'art en grande délicatesse avec l'establishment... Ce ne sont pas là les signes d'une attitude de consentement ou de soumission devant « l'habitude et la régularité » d'où découle rapidement selon Lawrence que cite Malraux, la mort, ou devant un ordre politique, religieux, moral, économique établi par tradition ou convention, ou imposé par la force.
Pourtant, ce rebelle funambule n'a-t-il pas, toujours selon Jean-François Lyotard, « plié le genou devant le Général de Gaulle, s'inféodant une fois pour toutes » ? Mais le Général de Gaulle était, comme lui, l'homme du NON, l'empêcheur de dormir en rond, qui a accepté que son ministre de la culture fît jouer
Les Paravents de Genêt à l'Odéon ! Qui n'a pas subi l'histoire, mais l'a faite. Entre eux, la reconnaissance de deux hommes de défi. L'étrange et surprenante complicité de ceux qui sont hantés par les songes et que « les grands rêves poussent aux grandes actions et aux mythomanies épiques » ; la croyance partagée que « la grande personnalité vivante est dans le lien entre la pensée et l'acte... », qu'elle est « une vérité incarnée devenue vivante » ; la conviction que la négation est à l'origine de la pensée, de l'action comme de l'art.
Dans « la longue querelle de l'Ordre et de l'Aventure » qu'il évoque à propos de Picasso, Malraux serait-il allé jusqu'à penser, comme le Colonel Lawrence, son modèle, que l'ordre du monde était haïssable » ?... que « le chaos engendre la vie » ? N'a-t-il pas été amené à croire en 1968 que ce qui était parfois le chaos « voulait souvent être la fraternité » ? Qu'André Malraux ne supporte pas par tempérament et par philosophie, un certain type d'ordre en quoi il a vu une des formes de la fatalité - le Démon n'a-t-il pas la gueule de Franco dans l'Espoir ? - contre laquelle il n'a cessé de mener combat, soit mais cela ne le transforme pas pour autant en thuriféraire ou en adepte du désordre. Car son désenchantement spenglerien lui a fait découvrir dans les années 20 un désordre occidental délétère, signe à ses yeux de vide, d'angoisse et de mort.
C'est dans
La Tentation de l'Occident l'esprit qu'il désigne comme « la plus haute divinité du désordre », cet esprit européen rationnel et analytique qui fragmente le réel pour mieux parvenir à le dominer et qui finit, en séparant, classifiant, isolant, par sécréter solitude et incompréhension du monde dans son ensemble. C'est Rome, « ce beau jardin d'antiquaire à l'abandon », où s'enchevêtrent « portiques et échoppes », « colonnes fleuries et boutiques », ruines du Forum sur fond de maisons romantiques (p. 70), c'est cette ville, naguère mère des lois, qui lui apparaît comme « l'image même du désordre ».
C'est contre l'inconscient, ce monde des profondeurs, « des bêtes, des pieuvres surtout », qui tourmente Tchen, c'est contre cet inconscient freudien dans lequel il ne voit que le royaume de l'insaisissable et de la confusion, « l'ancien domaine du Mal », que Malraux ne cesse de dresser la lucidité et l'action. Comme si, jusqu'à la découverte de ce « je-sans-moi » qu'il est devenu dans Lazare, deux ans avant sa mort, André Malraux à travers ses multiples vécus, avait toujours tenté de réduire en lui, en même temps que celle de la comédie que tout homme se joue, la part aliénante de ce « pourvoyeur de désordre et de désarroi » qu'est l'inconscient. Cette fatalité intérieure d'un xxe siècle narcissique.
Mais il est pour Malraux des désordres féconds et d'autres nécessaires. L'auteur de
l'Espoir n'ignore pas, et il l'admet, qu'il n'y a pas de guerre sans technique ni organisation, et que « dans sa nature même, l'Apocalypse n'a pas de futur » (p. 101), mais il ne peut s'empêcher d'éprouver la plus grande tendresse pour les anarchistes, symboles mêmes de l'indiscipline, du refus d'être « bouffés » par un parti, une armée, un État, une Église. Car les anarchistes, s'ils sont à brève échéance promis à la mort, s'ils sont une menace pour l'avenir de la révolution, ils sont surtout ces poètes du présent qui parviennent à s'arracher à l'inertie et à la dispersion de la temporalité - « vivre comme la vie doit être vécue, dès maintenant, ou décéder » (p. 237) - pour accéder à la pleine possession d'eux-mêmes en leur vérité et donner à leur vie ce caractère de liberté, d'éternité et de grandeur rêvée auquel aspire l'homme. L'homme enfin « responsable devant lui-même, et non devant une cause » (p. 377), comme le souhaite Alvéar.
C'est le même Malraux, engagé et peu soucieux d'académisme qui, toujours dans l'Espoir, rêve à travers le fresquiste Lopez de renaissance de l'art en arrachant les peintres à leur atelier, pour les jeter dans la rue devant des murs nus au contact direct d'une foule révolutionnaire et réactive qui a besoin qu'on lui parle. Pas de chef-d'œuvre en vue, qui impliquerait maîtrise formelle, mise à distance du réel, sérénité conquise, accès à l'absolu, mais une peinture de l'homme en lutte, jaillie des aérographes et des pistolets à couleur, héritière des fresques mexicaines et annonciatrice des graphes, graffitis et tags banlieusards, toute vibrante, à chaud, des bruits et de la fureur du monde, des violences passionnelles du moment. Le désordre pour André Malraux : un moment clé de la création artistique ; une occasion et un moyen pour l'esprit de rompre toute dépendance et pour la vie de redevenir vivante et inventive. Peindre pour Picasso, selon l'auteur de la
Tête d'obsidienne, c'est d'abord « détruire » en même temps que « donner une autre vie » (p. 753), c'est « transpercer ce que les gens voient, la réalité. Déchirer, démolir les armatures » (ibid.). Les tableaux sont des « machines où les choses doivent rencontrer leur propre destruction » (ibid.). Produire du chaos et en repartir. Toujours disloquer les apparences et les logiques, les règles et les limites, fussent-elles les meilleures, que l'on croit à tort éternelles. Car « la clef de la création est dans la rupture - c'est à la rupture que l'art commence ; elle n'est pas l'art, mais il n'y a pas d'art sans elle ».
Ministre, Malraux est l'inventeur en France des Maisons de la Culture, promues par lui-même, cathédrales de la culture mais considérées bien vite par nombre de maires et d'hommes politiques comme les antres de tous les dévergondages culturels et idéologiques, les repaires de tous les gauchistes iconoclastes pourfendeurs des ordres établis, terreur des bourgeois, enfants ingrats d'une société qui les nourrit trop bien et contestataires insolents d'un pouvoir qui les subventionne pour se faire insulter. Les Maisons de la Culture ou le désordre institutionnalisé : un paradoxe plus apparent que réel, aussi gênant, au départ du moins, pour les défenseurs de l'ordre que pour les fauteurs de désordre menacés d'être récupérés par le pouvoir.
Mais avec une grande force symbolique ces Maisons de la Culture dont beaucoup ont décrété un peu trop hâtivement l'échec ont mis en pleine lumière l'irréductible et féconde dualité de la personnalité d'André Malraux, poète aspiré par les songes et homme d'action soucieux d'efficacité, dont le questionnement n'a cessé de porter sur les rapports ordre/ désordre ; destruction/création ; dépendance/indépendance ; sens du sacré/sens de la dérision. Plus précisément sur un utopique équilibre entre ces valeurs, qui lui permettrait de réaliser enfin son unité ou mieux, la « pleine possession de sa plénitude » : « je n'accepte pour ma part, fait-il dire à l'un de ses personnages de
l'Espoir, je ne veux accepter aucun conflit entre ceux qui représentent la discipline révolutionnaire et ceux qui n'en comprennent pas encore la nécessité ». Sans doute « les hommes ne se font pas tuer pour la technique et la discipline » (E, 99), mais pour être vainqueurs, il leur faut, surmontant leurs contradictions, « transformer leur apocalypse en armée ou crever » (E, 183).
À ce dilemme omniprésent dans toute son œuvre, qui s'inscrit en définitive dans l'éternelle confrontation entre l'ordre cosmique représenté par les communautés d'insectes aux comportements immuables et l'homme chez qui l'exercice de la liberté humaine est toujours imprévisible ; à ce débat que l'écrivain-combattant qu'il est ne cesse de relancer, trouvant assurément dans son écartèlement la source même de son énergie et de sa volonté de « transformer en conscience une expérience aussi large que possible », l'auteur de l'Espoir qui aspire comme Lawrence à cette identité complète de l'être avec lui-même, apporte au moins deux grandes réponses : la métamorphose de l'art et la fraternité...
Extrait de l'avant propos d'Yves Moraud
Professeur à l'Université de Bretagne Occidentale Brest
Table des matières
INTRODUCTION :
André Malraux : de l'état de guerre à l'état de grâce 7
LES TENTATIONS DE MALRAUX
Jean-Claude LARRAT
André Malraux contre les poétiques de l'ordre 18
Marius-François GUYARD
Antimémoires : un tour du monde dans l'espace-temps 25
Jean BALCOU
L'esprit européen d'après
La Tentation de l'Occident : « une barbarie attentivement ordonnée » 37
Marie-Michelle VENTURINI
La mort dans les romans de Malraux 43
Michel AUTRAND
Malraux ou les délices du désordre dans
Royaume-farfelu 53
Yvette RODALEC
Elle(s) comme un désordre 61
André GUYON
Rentrer dans l'ordre comme en un paradis 71
MALRAUX, UNE CERTAINES ÉCRITURE...
Jacqueline MACHABEÏS
Jeux de miroir : Dialogue imaginaire entre Baudelaire et Malraux 85
Julien DIEUDONNÉ
Barthes lecteur de Malraux une occultation terroriste 101
Pierre BANDON
La Condition humaine : polyphonie, dissonance et consonance 109
Joël LOEHR
La répétition dans
L'Espoir : un principe de coordination 119
Catherine COSTENTIN
Malraux et les enjeux de la rhétorique épidictique : Discours à l'occasion du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon 129
Manuel MONTOYA
Sierra de Teruel : le désabusement lyrique (implications idéologiques de quelques microstructures narratives dans le discours filmique d'A. Malraux). 155
MALRAUX UNE CERTAINE VISION DE L'ART
Christiane MOATTI
Genèse d'un discours sur l'art : Cheminement vers
Les Voix du silence à travers les premiers romans 175
René LE BIHAN
André Malraux, vision globale et bouquet d'exotisme 187
Henri GODARD
La Métamorphose des dieux comme œuvre testamentaire 193
Jean-Pierre ZARADER
L'ordre et sa complexité dans les écrits sur l'art : vers l'Ordre de la distorsion 201
Marie-Sophie DOUDET
Les Voix du Silence : une esthétique du discontinu 211
Geoffrey T. HARRIS
André Malraux : une biographie d'artiste et rien d'autre 221
Brian THOMPSON
« Le xxie siècle sera religieux ou ne sera pas » : le sens de cette phrase prononcée, démentie, controversée 228
MALRAUX DANS L'HISTOIRE
Françoise DENOYELLE
André Malraux et Germaine Krull, une amitié dans le Siècle 240
Robert S. THORNBERRY
La mission officielle de Malraux ministre en Amérique latine (1959) 254
Ludovic SELLIER
Un agitateur qui a le sens de l'ordre (Malraux et le service public) ? 268
Philippe LE GUILLOU
Le
Tombeau de De Gaulle 285
Charles-Louis FOULON
Malraux dans les tourmentes de l'année 1968 295